Venus erotica
En 1969 paraît un recueil de nouvelles érotiques intitulé Venus erotica, signé par Anaïs Nin. Cette oeuvre est à l'origine une commande passée par un "collectionneur" anonyme à Henry Miller, payée un dollar la page. Avec le temps, Henry Miller confie à son amie Anaïs Nin le soin de la rédaction, car son intérêt pour cet exercice d'écriture sous contrainte s'émousse. Nin s'y essaie, avec brio. Le commanditaire apprécie: "Le vieux est content. Insistez sur le sexe. Laissez tomber la poésie" dit-on à Anaïs Nin. Elle rédige ainsi une quinzaine de nouvelles, dont la structure générale rappelle celle des romans à tiroirs du XIXe siècle, mélangeant des récits à la première personne, des témoignages, des disgressions anecdotiques... On retrouve d'un texte à l'autre différents personnages, comme la prostituée Bijou, ou le Baron séducteur, qui semblent littéralement s'échapper d'une nouvelle pour mieux réapparaître dans les suivantes. L'ensemble de l'oeuvre est payé cent dollars à Anaïs Nin, qui écrit au mystérieux commanditaire :"Cher Collectionneur. Nous vous détestons. Le sexe perd tout son pouvoir et toute sa magie lorsqu'il devient explicite, abusif, lorsqu'il devient mécaniquement obsessionnel. C'est parfaitement ennuyeux. Je ne connais personne qui nous ait aussi bien enseigné combien c'est une erreur de ne pas y mêler l'émotion, la faim, le désir, la luxure, des caprices, des lubies, des liens personnels, des relations plus profondes qui en changent la couleur, le parfum, les rythmes, l'intensité."
Est-elle mécontente de sa production ? Anaïs Nin justifie la publication de Venus erotica dans son journal, notant qu'il est rare de trouver des textes érotiques écrits par des femmes et que ce seul point est suffisant à la parution de ses textes (on retrouve ces extraits dans la préface aux eroticas dans l'édition de poche), même si ceux-ci lui semblent purgés de leur potentiel poétique. Ils n'en restent pas moins exemplaires.
Inévitablement, les références littéraires vont à L'Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence, sur lequel Anaïs Nin a écrit, en treize jours, un essai intitulé D. H. Lawrence: An Unprofessional Study. Dans la nouvelle "Elena", l'héroïne lit L'Amant… et prend conscience de son insatisfaction sexuelle. De la même façon, Linda rencontre un "simple ouvrier" dans un bois, un véritable faune. Cet amant sauvage change sa vie. Le plus amusant est de noter les concordances entre les personnages de Venus erotica et les véritables connaissances d'Anaïs Nin, qu'elle décrit dans son Journal. Dans ce dernier, le Dr Allendy, son psychanalyste, est mentionné comme un homme bivalent, une sorte de mystique intellectuel, un scientifique passionné d'ésotérisme: "on se serait plutôt attendu à ce qu'il fasse des horoscopes, ou prépare une formule alchimique, ou lise dans une boule de cristal, car il ressemblait à un magicien plutôt qu'à un médecin". Son cabinet est décoré d'une tenture de soie noire aux motifs chinois brodés d'or. Et dans les nouvelles érotiques, on retrouve cette même tenture dans le cabinet d'un voyant qui, "à part son costume classique […] avait l'air d'un magicien". L'influence d'Henry Miller, qui l'initie aux bordels, l'emmène voir des prostituées, lui fait part de ses observations, est sensible :
"Nous nous dirigions vers la place Clichy, Fred, Henry et moi. Henry me fait prendre conscience de la rue, des gens. Il renifle la rue, il observe. Il me montre la putain à la jambe de bois qui se tient près du Gaumont Palace. Il me montre les rues étroites et tortueuses, bordées de petits hôtels et les putains debout sur le seuil, sous une lumière rouge." (Journal, T.I, 1931-1934)
"Mais la chambre qui m'a le plus excité dans ma vie est une chambre que j'ai vue un jour près du boulevard de Clichy. Comme tu le sais, à l'angle de ce boulevard, il y a une célèbre prostituée avec une jambe de bois qui a beaucoup d'admirateurs." (Venus erotica, 1969)
Je reviendrai plus tard sur le journal d'Anaïs Nin, mais pour le moment je m'arrête là car il faut savoir s'étendre sans se répandre: lisez Venus erotica, un point c'est tout !
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