V.
"Ce que sont pour le libertin les cuisses ouvertes, ce qu'est un vol d'oiseaux mligrateurs pour l'ornithologue, ce qu'est la tenaille pour l'ajusteur, voilà ce qu'était pour le jeune Stencil la lettre V."Thomas Pynchon signe un livre étrange, qui oscille entre saga familiale, comédie musicale jazzy de glorieux loosers (la "tierce des paumés") à la manière d'un Kérouac mystique, teintée d'une touche de science-fiction steam-punk à Fachoda, délire ésotérique sur une Shangri-La rebaptisée Vheissu, et j'en passe. On en sort perplexe et ravi. L'auteur est secret, c'est à parier qu'il restera une figure inconnue mais reconnue du monde littéraire américain. Quoi qu'il en soit, sa plume est virtuose et on lui doit d'hypnotiques descriptions :
"A l'instar du sable fin, lapé lentement par la langue froide d'un courant antarctique, cette côte dévorait le temps dès votre arrivée. Elle n'offrait rien à la vie: son sol était aride; elle était balayée par des vents venus du large, chargés de sel, glacés par le grand Benguela, qui flétrissaient tout ce qui tentait de croître. Une bataille était toujours engagée entre le brouillard qui s'employait à vous geler la moelle et le soleil qui, après avoir consumé le brouillard, s'en prenait à vous également. Au-dessus de Swakopmund, ce soleil, souvent, semblait emplir le ciel, diffracté qu'il était par la brume marine. Un gris lumineux, virant au jaune, qui blessait la vue. On prenait vite l'habitude de porter des verres teintés pour se protéger du ciel. Si le séjour se prolongeait, on finissait par se dire que cette côte était comme un affront à l'humanité. Le ciel était trop grand et les installations côtières, sous ce ciel, trop misérables. Le port de Swakopmund, lentement, constamment, se remplissait de sable, les hommes étaient mystérieusement terrassés par le soleil de l'après-midi, les chevaux devenaient fous et se perdaient dans le vase avide, à la limite des plages. C'était une côte méchante, et la survie, tant pour les Blancs que pour les Noirs, était beaucoup moins une question de choix que partout ailleurs sur le territoire."
V., Thomas Pynchon, 1961-1963.
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