Allez vous faire foutre
"Après avoir verrouillé la porte, Monty rabat le couvercle des toilettes et s'assoit. Au-dessus du rouleau de papier, quelqu'un a écrit "Je t'emmerde" au marqueur argenté. Ben voyons... Moi aussi, je t'emmerde. J'emmerde tout le monde. L'hôtesse française, les clients en train de siroter leur vin, les garçons qui prenaient les commandes. J'emmerde cette ville et tout ce qui y vit. Les mendiants qui tendent la main en souriant au coin des rues. Les sikhs enturbannés et les Pakistanais mal lavés au volant de leurs taxis fous. Les pédés de Chelsea, avec leur torse épilé et leurs biceps de gonflette. Je les emmerde tous. Les épiciers coréens avec leurs pyramides de fruits hors de prix, leurs tulipes et leurs roses sous cellophane. Les Nigérians en boubou blanc fourgant du faux Gucci sur la Cinquième Avenue. Les Russes de Brighton Beach qui boivent leur thé brûlant, un morceau de sucre coincé entre les dents... Qu'ils aillent se faire foutre, tous ! Les hassidim en chapeau noir et redingote tachée qui vendent des diamants sur la 47e Rue, comptant et recomptant leur argent en attendant le Messie. Les infirmes professionnels avachis sur le trottoir. Les courtiers de Wall Street qui empestent l'after-shave et lisent le journal plié en quatre dans le métro. Qu'ils aillent tous se faire foutre, eux et les skaters de Washington Square qui cabriolent sur les trottoirs dans un cliquetis de chaîne de portefeuille arrimé à la poche. Et les Portoricains entassés dans leurs voitures, toutes vitres ouvertes, drapeaux flottant et musique beuglant. Et les frimeurs italiens de Bensonhurst, cheveux gominés et médailles de saint Antoine sur leur survêt en nylon. Et les femmes de l'Upper East Side, lèvres pincées et tronches liftées sous leur carré Hermès. J'emmerde les petits cons des quartiers noirs, pas foutus de faire une passe ni de jouer arrière mais qui, en quatre foulées, sont déjà sous le panier. J'emmerde les lycéens friqués qui fument des joints dans la cuisine de Papa tandis que le vieux est en route pour Tokyo, les gros culs de flics qui grillent tous les feux rouges pour s'arrêter au premier snack-bar, et les Knicks, avec tout leur cinéma de merde ils ne feront jamais mieux que Jordan, jamais. Que tout le monde aille se faire foutre. Jakob Elinsky, ce nabot pleurnicheur, Frank Slattery, toujours à mater le cul de ma copine, et ma copine, tiens, Naturelle Rosario, qui va se sentir pousser des ailes demain, dès que je serai parti. J'emmerde Kostia Novotni: je lui faisais confiance et il m'a lâché. Et mon père, tout seul dans son labo avec ses tirages pendus à un fil. Et ma mère, en train de pourrir sous la neige. Et Jésus, il s'en tire bien, celui-là: un après-midi sur la croix, une semaine en enfer et, après, les alleluias d'une légion d'anges. Que toute cette ville aille se faire foutre, des pavillons d'Astoria aux duplex de la Cinquième, des HLM de Brownsville aux lofts de Soho, des meublés d'Alphabet City aux immeubles rupins de Park Slope... Que les Arabes fassent sauter tout ça, qu'un raz de marée vienne engloutir cet asile de dingues, qu'un tremblement de terre bousille tous les gratte-ciel, que le feu brûle, brûle, brûle ! Et toi aussi, va te faire foutre, Montgomery Brogan, parce que tu t'es planté."Voilà ce que donne ce texte, dans l'adaptation de Spike Lee intitulée la 25e Heure, prononcé par Edward Norton (en V.O., of course) :
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