Notre ami le castor
Le castor tient son nom du latin "castrari", qui signifie "se châtrer". Cette explication nous est transmise dans divers ouvrages du Moyen Age, comme les Ethymologies d'Isidore de Seville, le Physiologus, le Bestiaire de Philippe de Thaon, où le castor apparaît sous le nom de beuvron (de "biber", le castor gaulois, proche de "beaver", ou castor anglais, proche de "beauvoir", le castor de la Sorbonne lui-même très proche de Jean-Paul Sartre). Le castor est un animal très intelligent. Tellement intelligent qu'il enseigne parfois la philosophie. Le castor se construit sa cabane à l'écart de la civilisation. Sans doute a-t'il lu Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau. Le castor a eu l'infortune d'être un animal à la mode du XVIe au XVIIIe siècle. Il fut chassé dans le Nouveau Monde (cf Atala, François-René de Chateaubriand, 1805) et revendu aux européens pour sa peau, utilisée dans la fabrication de chapeaux. Au regard de nos naturalistes médiévaux, il est chassé pour une autre raison: ses testicules passent pour avoir des vertus curatives. Le castor, étant un animal très intelligent, se châtre lorsqu'il est traqué et jette ses testicules à ses poursuivants bipèdes. La castration est une opération délicate, qui vraissemblablement doit être douloureuse, sauf si elle est bien faite, ce qui prouve bien que le castor a fait des études de médecine. Les chasseurs laissent alors le castor castré vaquer à sa vie de chaste castor qui, nous allons le voir n'est pas sans péril. Car si le castor pèse entre 25 et 40 kilos, ses testicules, eux, ne doivent peser qu'une dizaine de grammes tout au plus, soit roupie de sansonnet. Et l'on conçoit que même le plus fin des chasseurs, s'il en est, ne puisse qu'ignorer si l'animal qu'il piste est déjà châtré ou non. Notre eunuque castor et néanmoins ami, ainsi poursuivi et n'ayant rien à envoyer dans son sillage qui puisse apaiser la frénésie de son redoutable prédateur assoifé par l'appât d'un gain substanciel, se retourne, sans peur, et montre au chasseur les preuves de sa virilité perdue. Et le chasseur s'en retourne, la queue, plate, entre les jambes.Ce long préambule éclaircira le sens de ce court extrait de La Cousine Bette, où il est question de népotisme et de nominations à des postes administratifs lucratifs. M. Hulot reçoit quelques précieux conseils d'un confident. Balzac se réfère avec beaucoup d'humour à nos bestiaires médiévaux:
"Ainsi, dans votre position, au lieu de demander au maréchal la place de M. Coquet pour M. Marneffe, je le prierais d'user de son influence pour me réserver le Conseil d'Etat en service ordinaire, où je mourrais tranquille; et , comme le castor, j'abandonnerais ma direction générale aux chasseurs".
La Cousine Bette, Honoré de Balzac, 1847.
L'utilisation du terme "direction générale" mise en parallèle avec l'attribut viril en dit long sur le contenu du livre, dont la trame n'est constituée que par des fils adultérins, des luttes d'amants, des mensonges de courtisanes. Si le sexe dicte leur conduite aux personnages de La Cousine Bette, il en va tout autrement pour notre ami le castor. C'est qu'il se fout de son premier sexe comme de sa chemise. En revanche, son Deuxième sexe semble avoir beaucoup plus d'intérêt. Je m'explique ainsi tant de désinvolture: le castoreum si prisé, encore utilisé de nos jours en parfumerie, ne s'extrait pas de la couille de castor. Il s'agit en fait d'une glande située sous la queue de notre cher ami… Comble de la bêtise humaine (et par-dessus tout de celle du chasseur)! Disons-le, le castor, quand il nous jette ses testicules à la figure et se garde pour lui son bien le plus précieux, ce castoreum, nous prend (et surtout le chasseur) pour ce que nous sommes face à sa grande intelligence: des cons.
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