Un hiver d'artifice

Publié le par Bifsteak

winter.jpg"Je peux rester des heures à regarder couler le fleuve. Les ordures qu'il charrie me fascinent. Je regarde flotter les fleurs mortes, leurs pétales écartelés, vidés de sève, fleurs sans pistil. Les vieilles poupées de caoutchouc qui ballottent comme des foetus. Les caisses de légumes avariés, les bouteilles décapitées, les chats crevés. Les bouchons. Le pain qui se défait comme des entrailles. Je suis hantée par tous les détrituts. Et quand je vois les gens, j'ai l'impression de voir au même instant tous les débris d'eux-mêmes. Je ne peux pas les regarder passer sans songer qu'ils se précipitent à grand pas vers la fin, le tas d'ordures, le fleuve où il sera jeté. Plus ils se hâtent et plus ils se rapprochent de ce monceau de détritus. C'est ainsi que je les vois tous, pris sans merci dans un courant qui les entraîne."

Un hiver d'artifice, Anaïs Nin, 1945.

Dans cet extrait, Anaïs Nin se rapproche d'une vision du corps commune à beaucoup d'auteurs, une vision héritée de la pensée chrétienne, où le corps est corruptible et l'âme éternelle, idée rendue célèbre au Moyen Age par Odon de Cluny avec sa fameuse expression de "sac d'excréments" pour désigner le corps d'une femme. On lui préfèrera la vision de Charles Bukowski:

"- Où vont les hommes quand ils meurent, Tony ?
- Merde, qu'est-ce que ça fout ?
- Tu ne crois pas à l'âme ?
- Un sac à merde !
- Et le Che ? Jeanne d'Arc ? Billy the Kid ?
- Sacs à merde !"

Contes de la folie ordinaire, Charles Bukowski, 1967-1972.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article