Archive 6
(Concert punk)Le bras du gars était recouvert de décalcomanies. De loin, on aurait pu croire que c'était des tatouages et que le type était un vrai dur. Mais le dessin était net, le noir profond, et la peau formait de petits plis qui fendillaient l'aplat. Sur le crâne du gars, une belle petite crête rose, toute propre. Et son cuir avait des clous. C'était ça l'assurance d'être un vrai punk : la crête impeccable et des clous. C'était plus punk que la foule qui puait à s'agiter, c'était plus que les flaques de bière par terre et les bouts de verre, les mégots, les bras levés, les têtes rentrées dans leur cou, les pieds sur les autres pieds, les mains désinvoltes qui repoussent les corps qui sautent et qui se bousculent, les regards fixés sur les musiciens, les bouches ouvertes, les cris qui en sortent. Ce gars-là cherchait la merde, bien gentiment. Sûr qu'il serait le premier à se débiner discrètement dès que ça commencerait à chauffer. En fait, ça a été le premier à rester sur le carreau quand un autre gars que je n'avais pas remarqué a sorti un tube d'aspirateur, tout chromé, pour tabasser les gens tout autour de lui. Là, d'un coup, ça sentait la vraie merde. Il en a assomé trois ou quatre. Il y en a un qui s'est relevé, furieux. La muse est intervenue. Elle a gonflé sa poitrine, des larmes dans les yeux, devant le tube, qui bougeait plus, tétanisé, et lui a balancé une droite dans la machoire. Fin de l'histoire.
Le tube est froid. C'est qu'il traîne sur le trottoir depuis un petit bout de temps. Frank le prend dans sa main, le soupèse. Avec le pouce, il actionne le mécanisme de la crémaillière et fait coulisser le deuxième tube, puis se ravise, le rentre. Ca lui fait à peine un mètre de métal. Creux. Mais ça suffira. Défoncer leur gueule. Il planque le tube sous son blouson. Il le coince sous sa ceinture, pousse pour ne pas qu'il dépasse, et en bloque une extrémité sous son aisselle. Il met les mains dans ses poches. OK. Parfait. Le tube est bien planqué, on n'y voit rien. Faudra pas que je m'assoie. Et paraître naturel. Oh. Il sifflote. Leurs petites gueules de merdeux... Je vais les défoncer... D'un ton badin. Il gigotte. Il s'excite. Frank va prendre sa revanche, mes petites merdes ! Frank est très méchant ce soir ! Je vais vous bousiller les gars, les petites frappes ! Les petites pédales en cuir ! Je vais te le fourrer profond dans le fion mon tube, petit pédé, tu vas voir comme je vais te faire pleurer. Il marche vite et sa respiration s' accélère. Arrivé au bar. Il tend le bras. Poignet nu. Tourné vers le type des entrées. Billet. Tampon. L'autre encaisse. Le concert est commencé. Il s'en fout. Il reste au fond de la salle. Contre un pilier en béton. Ils vont prendre. Ils vont voir. Je suis pas un pédé.
Tout seul, c'est pas pratique. Il faut faire ça proprement. C'est pas maman qui va m'aider quand même. Elle y comprend rien. Le rasoir passe sur son crâne, en suivant précisément la ligne formée par la petite crête. Il faut que le crâne soit bien blanc. Et faire gaffe aux cheveux qui se planquent derrière les oreilles et dans le creux de la nuque. Ceux-là, ils sont chauds à avoir. Je vais en baver un peu quand même tout seul. Bah, ça vaut mieux que de demander à maman. Voilà. Ca y est presque. Le rasoir s'agite dans l'eau grisâtre du lavabo, mousse à raser, poils de barbe et cheveux, un peu de sang. Un dernier coup. Il faut que ça soit parfait. Il se tord le bras qui tient un miroir de poche, pour s'assurer qu'il ne reste que de la peau à nu. Il se passe la tête sous l'eau, s'essuie le visage avec une serviette épaisse et moelleuse, qui absorbe le sang suintant des petites coupures. Une fois sec, il enfile un tee-shirt. Il vérifie que les dessins des décalcos ont bien pris sur sa peau et il enlève le film plastique. Dire qu'il a fallu me raser les bras pour ça... Mais ça assure, y a pas à redire. Le cuir l'attend sur son cintre en bois, dans l'armoire. Faut être ordonné. Il se regarde encore une fois dans le miroir, de face, vérifie les profils. Tout est net, tout va bien. J'assure. Bon, il est temps d'y aller. Le cuir. Les chaussures. Ca va prendre un petit bout de temps, tous ces oeillets. Les lacets bien serrés. Je descends. Salut maman, à demain. Rentre pas trop tard. T'en fais pas. Elle y comprend rien. Je rentre quand je veux. Connasse.
Il se trouve que c'est pas ma journée. Revoir des anciens de l'internat, c'est sympa, mais ça me colle toujours un mal de bide à repenser à toutes ces années débiles du collège. S'ils viennent ce soir, on passera peut-être un bon moment quand même. Mais ça m'étonnerait. Le punk, c'est pas leur truc. Et si c'est pour qu'ils continuent à m'appeler l'Etron, c'est vraiment pas la peine. C'est dire où ils en sont restés: à l'adolescence, à rigoler dès que ça cause de bite ou de merde. J'ai autre chose à foutre moi. Et merde, voilà Christophe, ce fils de pute est chiant à mourir. Sûr qu'il va commencer à me parler de son boulot. Bon. Re-merde, il s'approche. Un petit signe de la main. Un petit sourire. Salut ! Ca va ? Ouais, ouais, tranquille. Bon alors, qu'est-ce que tu deviens, l'Etron ? Toujours à boucher les chiottes ? Rire. Fils de pute. L'enculé. Je dois reprendre la situation en main. Je sors: bon, et toi, le boulot ? Raah... rebelote de merde, c'est moi qui le lance. Et c'est parti. Plus tard, beaucoup plus tard, je réponds une banalité style tu sais moi, le taf... Ah, le concert commence, j'y vais, à tout à l'heure. Et ça m'a fait plaisir de te voir, Christophe. Passe le bonjour aux autres.
C'est pas ma journée. Il a fallu qu'un timbré me foute un coup de barre dans la gueule ! J'ai défailli, ma tête est partie en arrière et je me suis étalé par terre, sur le carrelage du bar. J'ai rouvert les yeux, j'ai vu des pieds autour de moi. Ca n'a pas du durer très longtemps, deux, trois secondes peut-être. C'est à ce moment que j'ai entendu ce fumier hurler Eh l'Etron, tu colles toujours à la faïence ? Ca m'a fait bouillonner le sang et je me suis relevé d'un coup. Je l'aurais tué ce fils de pute.
Il n'y a que pendant les concerts que la Muse se sent bien. Elle aime le punk, depuis le début. Elle en a rien à foutre si les gens la jugent sur sa tignasse blonde, sur le décolleté de sa robe noire à pois, parce que, même à cinquante piges, ça la fait marrer l'idée qu'elle puisse encore dévoiler sa poitrine et faire bander quelques vieux bourgeois. L'électrochoc de leur vie ! La Muse a mis ses mitaines roses en dentelle. Quand le groupe commence à jouer, la Mse remue la jambe comme les guitaristes de rock, sa tête se balance rudement, ça l'aide à rentrer en transe. Elle oublie. Ses échecs sentimaux. Ses mecs pas à la hauteur. Même le père de son fils est parti. Elle oublie. Elle sait qu'elle est une bonne mère, ouverte. Son fils, elle a attendu qu'il revienne à la maison avec une nénette. Jamais. Elle est ouverte. Elle lui a dit Mon petit Francky chéri, tu sais bien que je suis ouverte. Si tu préfères t'amuser avec des garçons, c'est toi que ça regarde. Moi, je m'en fous. Et puis je tiens pas à être grand-mère tu sais. Mais je te dis ça juste pour savoir. Tu le dirais à ta mère, Francky, si t' étais pédé ?
Publicité