Abe
Des mouches partout. Et ça vrombit autour à lui coller la gerbe. Il ne bouge pas. S’il remue ne serait-ce que d’un cheveu, elles viendront sur sa peau, elles commenceront à lui bouffer les yeux et à rentrer dans sa bouche et ses oreilles et ses narines. Et les larves finiront de le sucer jusqu’au bout. Des lambeaux de chair entre leurs mandibules. L’acide qui ronge jusqu’à l’os. Il songe à tout cela en même temps. Les œufs qui pullulent dans sa bouche. Il serre les dents. Comme Anna. J’ai vu. Sa tête n’était plus qu’un essaim noir et palpitant, ses tripes à l’air et ça puait la merde, les mouches en dégueulaient de partout même de son trou du cul. Cochliomyia hominivorax. Bouge pas. Son bras gauche le démange. C’est peut-être qu’elles sont déjà à l’intérieur. Sous la peau. Des asticots gros comme le pouce, luisants, translucides. De son œil immobile, il ne les voit pas. Elles sont parties. Le miroir lui renvoie un reflet pâle et tâché, fragmenté sur de minuscules écailles de tain à peine plus grosses que des chiures. Il se regarde depuis son siège de faïence crasseuse, prêt à basculer dans le chaos de ses pensées, pendant qu’on tambourine à la porte des toilettes. Il lève sa tête lourde de fatigue, se vide d’un coup dans un fracas de gaz et de merde. Et soupire. Plus de mouche. Dehors, un type aboie. L’alcool lui chauffe le sang, son corps bouillonne, il en a plein les tempes. Il baille. La meute ivrogne du comptoir braille sa soif dans un hurlement continu. On s’énerve derrière la porte, ça gueule. Abe se lève péniblement. Il est épuisé. Ça cogne plus fort. Remonte son pantalon. Sort lentement. Un type le toise. Peu importe. Son seul souci, pour le moment, c’est de marcher droit et de ne pas chercher les emmerdes. Se faire oublier.Dans le bar, personne ne lève les yeux sur lui. Les chiens. Faîtes place. Devant la porte des toilettes, son cheval a attendu, une éternité. Il flatte sa croupe, détache la longe puis agrippe le pommeau, prend appui sur un étrier et monte en selle. Les courroies de cuir et les cliquetis métalliques à peine audibles le rassurent. Les sabots ferrés impriment un rythme sourd sur le plancher. Dans un hennissement nerveux, le cheval parvient à se frayer un chemin au travers de la forêt de corps. C’est là qu’on raconte mon histoire, suppose-t-il. Des bouches sèches de trop parler, et qui néanmoins déversent leur flot ordurier dans le caniveau, et qui n’en finissent pas de baver à l’abri derrière leurs cocktails arc-en-ciel et leurs pailles fluo qu’ils pourraient tout aussi bien se carrer dans le cul. Autour de lui les sièges se sont vidés. En silence. Plus tard ils reviendront, ces chiens idiots, à leur vomissure.
Abe arrive jusqu’au comptoir, comme perdu, alors qu’autour de lui tous reculent pour former une clairière. Le serveur, tablier blanc immaculé, lave des verres. Derrière lui, des rangées de bouteilles. Sur les étiquettes, des têtes de cerf, des croix rayonnantes, des roses, des reliques de Saint Patrick. Le serveur se frotte la tête avec les poignets, les doigts trempés tendus au-dessus du crâne, et ses mains lui dessinent en ombre comme les bois d’une bête sauvage. Sert sans relâche. Servus cervus. Il faut y aller, Abe. Maintenant. T’es rincé. Ça vaut mieux pour toi, pas vrai mon vieux? En réponse, sa bouche laisse s’échapper un chuintement asthmatique comme il hoche la tête. Le serveur lui désigne d’un geste impérieux la sortie de secours.
A cette distance, la porte lui semble aussi petite qu’un trou de rongeur, qui s’élargit au fur et à mesure qu’il s’avance. La porte coupe-feu est éclairée par une ampoule blafarde. Abe sait déjà ce qu’il va trouver derrière: elle donne sur un porche sombre où s’entassent des sans-abris, qui gueulent, et se tabassent et se déchirent pour se tenir chaud, ils crient, les autres souffrent en silence, du vice, il y en a pour tous les goûts. Leurs tronches dégueulasses, leurs barbes mêlées à des serpentins de bave et d'alcool. Ils ont des grimaces de souffrance, une sorte de rictus immuable, comme si le froid mordant les avait figé. Des gargouilles, d'antiques têtes animales fichées au bout de piques qu'on aurait placé là pour montrer qu'au-delà de cette limite, on quitte l'intérieur sacré des immeubles pour un enfer profane. Passées ces âmes perdues, il doit régner un grand calme. Les gens seront souriants et bienveillants, ils m'ouvriront leurs bras. Dehors, un poète me montrera le soleil, il me réchauffera et je sentirai sa présence réconfortante. Il y a une autre vie, après ça. Derrière la porte. Abe le sait.
La porte se referme derrière lui. La rue est vide. Le voilà seul, se brûlant les poumons à l'air glacé, soufflant des volutes tièdes et blanches. Ses dents et ses semelles grincent. Sur le seuil du bar, les lettres clignotantes de l'enseigne au néon martèlent dans les flaques leur empreinte rougeoyante.
Publicité