La Montagne magique
Comment expliquer, sans effrayer, qu'il ne se passe presque rien dans La Montagne magique de Thomas Mann, et que ce livre est un chef-d'oeuvre ? Il est de ces longs romans qui peignent un portrait , une situation, un caractère, un paysage, sur près de mille pages sans en souffrir, sans lasser le lecteur, sans qu'il ne perde une once d'intérêt. Thomas Mann utilise divers procédés pour rendre son récit quasi surnaturel. Il nous plonge dans un univers en marge du monde connu ("ici", "en haut"), où la société est régie par une étrange étiquette et fait référence à des termes hermétiques ("la soeur muette"). Le temps y est totalement distendu: la mesure de temps la plus courte est le mois, les saisons changent de jour en jour, les années s'étirent... et nos repères s'étiolent. Ce procédé est connu depuis le Moyen Age, où ces trois notions de temps, de lieux et de moeurs, lorsqu'elles sont distantes, permettent l'irruption du fantastique dans le récit. C'est la thèse de travail proposée par Francis Dubost dans Aspects fantastiques de la littérature médiévale aux XIIe et XIIIe siècles, l'autre, l'ailleurs et l'autrefois, 1991.Hans Castorp est le personnage central de ce roman nébuleux, onirique, eschatologique. Car il s'agit bien du Salut d'une âme, celle du jeune Castorp, celle de la vieille Europe au début du XXe siècle également, il s'agit de la survie de traditions, d'une forme d'esprit, de curiosité intellectuelle, de dandysme éclairé face à l'obscure austérité du dogme, du catholicisme inquisitorial, face à Foi aveugle et violente, à l'idée d'un peuple élu ou sauvé et de sa prééminence, qu'incarnent deux autres personnages, le dandy diabolique Settembrini et le lugubre Naphta. Un extrait synthétise parfaitement cette psychomachie, et je terminerai là-dessus, pour ne pas déflorer le livre:
"Encore toi, Satana - pédagogue, avec ta ragione et ta ribellione, pensa-t-il. D'ailleurs, je t'aime bien. Tu as beau être un hableur et un joueur d'orgue de barbarie, tu es plein de bonnes intentions, des meilleures intentions, et je t'aime mieux que le petit jésuite et terroriste tranchant, le tortionnaire et flagellant - Espagnol avec ses lunettes à éclairs, bien qu'il ait presque toujours raison lorsque vous vous querellez - lorsque vous vous disputez en pédagogues ma pauvre âme, comme Dieu et le diable faisaient de l'homme au Moyen Age."
La Montagne magique, Thomas Mann, 1931.
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