Etre gouverné

Publié le par Bifsteak

bacchus.jpg"Il se voit qu'ès nations où les loix de la bienséance sont plus rares et lasches, les lois primitives de la raison commune sont mieux observées.

Montaigne, III, 5."

Cette citation de Montaigne se trouve en épigraphe des Aventures du roi Pausole de Pierre Louÿs, aventures dans lesquelles le bon roi susnommé chevauche une mûle pour retrouver sa fille disparue dans les bras de quelque coquin... Ce récit relève des romans d'aventures, des romans picaresques et des fables aimables du XVIIIe siècle: on croirait une Manon Lescault délurée racontée par un Voltaire pour l'humour ou par un Mirabeau pour la sensualité. Moult intrigues et rebondissements légers rythment le roman, d'où se dégagent des parfums libertaires:

"A force de simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son entier:

CODE DE TRYPHEME

I. - Ne nuis pas à ton voisin.
II. - Ceci bien compris, fais ce qu'il te plaît.

Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles n'est admis par les lois d'aucun pays civilisé. Précisément c'était celui auquel le peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il choque le caractère de mes concitoyens."

Les Aventures du roi Pausole, Pierre Louÿs, 1964.

Il est interdit d'interdire? On en rêve encore, aux jours où l'on veut balayer l'héritage de mai 68. Cette vision politique n'est pas loin des revendications d'un Thoreau...

"J'accepte de tout coeur la devise suivante: le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins et j'aimerais la voir suivie d'effet plus rapidement et plus systématiquement. Exécutée, elle se résume à ceci, que je crois aussi: le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout; et quand les hommes y seront prêts, tel sera le genre de gouvernement qu'ils auront."

La désobéissance civile, Henry David Thoreau, 1849.


"L'Etat ne s'adresse donc jamais intentionnellement à la raison de l'homme, intellectuelle ou morale, mais seulement à son corps, à ses sens. Il n'est pas une arme d'un esprit ou d'une honnêteté supérieure, mais d'une force physique supérieure. Je ne suis pas né pour être contraint. Je veux respirer comme je l'entends. Voyons donc qui est le plus fort."

La désobéissance civile, Henry David Thoreau, 1849.

Cette bravade ne manque pas de culot. Il s'avère que la tendance est plutôt à la répression, notamment à celle des classes défavorisées. Pour s'informer sur ce sujet, il suffira de lire les travaux du sociologue Loïc Wacquant (Punir les pauvres, 2004 ou Les prisons de la misère, 1999). "Voyons donc qui est le plus fort" s'interroge Thoreau? En guise de réponse, un extrait du dernier livre d'Olivier Adam, toujours efficace et stylistiquement impeccable:

"A coups de poing de crosse de matraques, les flics les ont sortis de là, et les chiens se sont jetés sur leurs mollets. Ils les ont traînés par les bras, les pieds, les cheveux. J'ai vu leurs dos et leurs ventres frotter contre le bois. Et le bruit sourd des coups sur leurs corps, le raclement de leurs os sur le plancher, le choc de leurs crânes sur les marches j'entends tout encore, il suffit que je ferme les yeux et je revois tout, je me tenais là pétrifiée effarée les yeux écarquillés et la bouche ouverte. J'ai dû laisser échapper un cri."

A l'abri de rien, Olivier Adam, 2007.
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