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Quand je me réveille, il est plus de midi. De ma nuit, il ne reste qu'un bout de papier. Elle y a laissé son nom, Léone, et son numéro de téléphone. Je n’avais pas pensé à lui demander.
Sûrement la peur.
Je ne crois pas en ce genre d'histoires. Trop de facteurs hasardeux, pas très crédible. Mais ça a commencé comme ça, il y a deux ou trois mois. J'étais dans le tramway. Je lisais. J’étais dans
les mots, je ne voyais rien de ce qui m’entourait. Sauf cette gamine rousse. Je relevai la tête pour la regarder. Rien: pas un trait de son visage, pas un mouvement, seulement son profil
dissimulé par le rideau hiératique de ses cheveux. Elle se cachait, comme on cache un trésor, comme on cache l’infamie. Je ne sais pas si elle se trouvait belle ou laide. Moi, j’étais sûr
qu’elle l’était, belle. Ses cheveux comme ça, courbés à la pointe, rebiquant avec insolence, me montrant du doigt. A cet instant je crois je suis tombé amoureux. Quand elle est descendue, je
l’ai suivie. Je me disais tout en marchant, mais cette gosse a vingt ans à peine, et encore, elle est trop jeune, ou tu es trop vieux. Je l’ai suivie quand même et avant qu’elle ne disparaisse
je l’appelle mademoiselle, je lui demande je ne sais plus du feu peut-être, ce genre de baratin, si elle veut boire un verre. Bien entendu elle a refusé et je n’ai pas insisté. Je suis rentré
chez moi et j’ai lâché l’affaire. Jusqu'à hier soir. Je buvais un verre dans un bar et elle s'est pointée là, devant mes yeux, vrai de vrai, et elle m'a sourit. Elle s’est assise.
Elle a dit.
Bonsoir.
Cette fois, j'accepte le verre. Elle était tellement bourrée qu’elle n’arrivait même pas à articuler correctement. Je crois qu’elle a dit quelque chose comme ça. Alors je lui commande une
vodka, un truc avec de la pomme, frais. On discute enfin elle parle elle parle. Elle bafouille, ses phrases se bousculent les unes contre les autres. Elle peine à trouver ses mots, à les
chercher aussi, je ne comprends pas où elle veut en venir. Elle se lance enfin. Elle me dit qu'elle a dix-neuf ans, elle a vécu deux ans avec un type, elle en a connu d’autres encore, c’est pas
une putain, elle est seule, enfin elle vit avec une amie, pas loin d'ici mais le soir ça craint un peu comme quartier, elle me rassure elle ne veut pas coucher avec moi par dépit ou quelque
chose dans ce goût là. Elle croit qu’on se plaît bien tous les deux. Je repense à mes six ans de mariage, je rigole. Je me sens tellement stupide. Et aussi nerveux qu’un puceau.
Au fil de la conversation, je la vois qui tangue sur son tabouret, la tête alourdie qui tourne comme un vieux manège de foire, elle glisse par à-coups toujours plus proche de moi. Elle finit
par s’accrocher à mon cou, en croisant ses mains sur ma nuque et me tire vers elle sans douceur. J’ai bien failli tomber parce que j’étais complètement bancal. Je me retrouve cassé en deux, le
visage collé au sien, en sueur, les lèvres collées aux siennes aussi, les poumons gonflés par son haleine chargée de picole, sucrée et chaude et elle souffle dur, comme un dieu qui donnerait la
vie à son premier homme. Je me souviens très bien. Ses cheveux ont un goût acidulé.
On a continué cette foutue soirée comme des animaux, à boire, à se brailler à l'oreille, à braire, en rut. A la fermeture du bar, elle me demande de la raccompagner. On se retrouve devant sa
porte. Elle frappe et personne ne répond. Tout en me tenant par le bras, elle fouille dans son sac pour en extraire un trousseau de clés, attaché au sac par une chaînette dorée ornée de cœurs.
La porte s'ouvre sur un petit appartement qui n’a rien de commun avec ce que l’on peut qualifier d’habitat. C’est une contrée inhospitalière ravagée par une coulée de boue. Tout y gît, comment
dire, désolée pour le bordel, mon amie, enfin non disons ma coloc' est pas très ordonnée mais remarque ça me dérange pas, moi non plus je ne suis pas très soigneuse mais dans les limites hein
et toi ça te dérange, je vais te faire de la place, t'as qu'à t'asseoir ici en attendant, elle pousse une chaise couverte de fringues. Elle se retourne pour mettre par terre un tas de vêtements
chemises de nuit presque transparentes débardeur rose à bretelles soutiens-gorge chemises froissées une paire de tennis pull rouge deux ou trois culottes robe légère sans doute et se retourne à
nouveau vers l'évier qui pue le moisi, ouvre le robinet en riant de sa bouche inépuisable. Elle se passe les mains sous l'eau, cherche, déniche une serviette grise, elle se penche vers moi,
hein ça ne te dérange pas et ses mains encore humides dégrafent ma ceinture, ma braguette, et en sort mon sexe qu'elle caresse doucement et quand elle y penche la tête pour le prendre dans sa
bouche inépuisable, je sens ses cheveux qui me chatouillent le ventre. Elle a une main glissée sous mon tee-shirt et je vois un poster des Stooges au mur, une boîte de médicaments et les
bouteilles de vin vides, non, ça n'a pas l'air de te déranger et elle se remet à me sucer encore encore encore et me tire vers son lit et voilà qu'on baise et qu'on jouit et qu'on aime ça comme
avant.
Elle dort. Moi je n’y arrive pas, je la regarde, un petit moment, je me dis attention, deviens pas fou, attention, c’est qu’une gosse, tu t’accroches, c’est pas sain, fais pas le con, elle est
jeune, combien de temps elle va rester là avant qu’elle se lasse et que ça recommence, et merde. J’envoie tout chier, toutes ces questions j’en ai rien à foutre, je crois bien qu’on s’aime au
moins un peu. J'ai ramassé mes affaires. Je suis rentré chez moi.